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Observer sans juger : transformer ses mots en communication bienveillante (CNV)

1 octobre 2025 par Une voix parmi d'autres

Avez-vous déjà eu l’impression que vos mots ferment le dialogue au lieu de l’ouvrir ? La communication bienveillante commence par une étape essentielle : observer sans juger. Pourquoi ? Parce que si je confonds mes jugements avec des faits, il y a de fortes chances que l’autre se ferme. En revanche, si je décris ce que je vois ou entends de manière factuelle, la conversation a beaucoup plus de chances de rester ouverte (Rosenberg et al., 2016).

Observer sans juger : de quoi s’agit-il ?

Concrètement, observer sans juger, c’est décrire une situation uniquement avec des faits, sans interprétation, sans étiquette ni jugement. Pour savoir si vos mots relèvent d’un fait ou d’un jugement, demandez-vous : « Est-ce que ce que je dis pourrait être enregistré par une caméra ou un micro, de façon à ce que tout le monde entende ou voie la même chose ? » Si oui, c’est un fait. Sinon, c’est probablement une évaluation.

Dans la démarche OSBD de la communication bienveillante, cette distinction entre fait et interprétation constitue souvent un premier repère pour ouvrir le dialogue.

Exemples concrets : jugements vs faits observables

1. Jugement / évaluation: « Elle est trop généreuse. »
Faits: « Hier, après ses heures de travail, elle a aidé trois collègues à terminer leurs tâches. »

2. Jugement / évaluation: « Elle traîne à faire ses travaux. »
Faits : « Le dernier travail a été remis deux jours après la date prévue. »

3. Jugement / évaluation: « Elle ne rendra pas l’argent qu’elle m’a emprunté. »
Faits : « L’argent emprunté il y a deux mois n’a pas encore été rendu. »

4. Jugement / évaluation: « Si tu n’arrêtes pas de fumer, tu auras des problèmes. »
Faits: « « Depuis trois ans, tu dit fumer environ un paquet par jour. »

5. Jugement / évaluation: « Les jeunes ne veulent plus travailler. »
Faits:« Trois jeunes employés ont quitté leur poste après deux semaines de travail. »

6. Jugement / évaluation:« Elle est irrespectueuse au travail. »
Faits: « Pendant les deux dernières réunions d’équipe, elle a interrompu deux personnes pendant qu’elles parlaient. »

7. Jugement / évaluation: « Elle cuisine très mal. »
Faits: « « Hier, elle a ajouté quatre cuillères de sel dans la sauce, alors que la recette en indiquait deux. »

8. Jugement / évaluation: « Tu es toujours sur ton cellulaire ! »
Faits :« Pendant notre repas de 30 minutes, tu as regardé ton cellulaire trois fois. » (Achard, 2020; Ansembourg et Corneau; Rosenberg et al., 2016)

Ainsi, distinguer un jugement d’un fait observable permet de réduire les malentendus et de créer un climat plus propice au dialogue.

Reconnaître ses jugements intérieurs

Par ailleurs, des pensées comme « Je suis nul·le », « C’est trop », « Ce n’est pas assez », « Elle est paresseuse » ou « Il ne me respecte pas » ne décrivent pas des faits. En réalité, elles naissent souvent de notre manière d’interpréter une situation à partir de notre état du moment ou de nos expériences passées.

Ces jugements rendent donc la connexion plus difficile. D’abord, avec soi-même, lorsqu’on se rabaisse et qu’on perd de vue ses besoins réels (Max-Neef, et al., 1989). Ensuite, avec l’autre, lorsqu’il ou elle se sent critiqué·e.

En les identifiant, il devient donc plus facile de revenir à une observation factuelle et de clarifier ce que je veux vraiment exprimer.

Repérer les pièges du langage courant

Les adverbes comme « toujours », « jamais », « souvent », « rarement » influence également la qualité de nos échanges. En effet, ils entretiennent la confusion entre observation et évaluation . De plus, ils donnent l’impression de juger la personne dans son ensemble.

Ainsi, dire : « Tu es toujours en retard » peut être perçu comme une critique globale, comme si toute la personne était remise en question. C’est ce qu’on appelle une étiquette. Elle colle une image figée sur soi ou sur l’autre (ex. « paresseux·se », « désorganisé·e », « incapable ») et ferme la porte à la nuance.

À l’inverse, une formulation précise, appuyée sur des éléments observables, reste recevable et deviens plus facile à accueillir :

  • « Hier, tu es arrivé 15 minutes après l’heure prévue. »
  • « Depuis deux semaines, je remarque que tu arrives environ 15 minutes après l’heure prévue. »

Ces formulations décrivent donc une situation vérifiable sans réduire la personne à une identité négative. C’est pourquoi, elles diminuent le risque de défense et ouvrent la possibilité d’un vrai dialogue.

Le mot mais et ses alternatives

Aussi l’usage du mot mais, placé entre deux idées, donne souvent l’impression que l’une annule l’autre ou à plus de valeur. En le remplaçant par et ou en même temps, il devient possible de reconnaître plusieurs réalités à la fois :

  • « J’entends que tu vois la situation de cette façon en même temps, de mon côté je la perçois différemment. »

Cette nuance vient donc changer le ton. Elle relie au lieu d’opposer et réduit le risque d’entrer dans une lutte « gagnant/perdant ». Et vous, vous arrive-t-il de vivre ce type de situation ?

Sortir de la pensée binaire

La pensée binaire divise la réalité en deux camps opposés : bien/mal, vrai/faux, gagnant/perdant. C’est une habitude apprise très tôt, à l’école, en famille ou dans la société (Achard, 2020 ; Rosenberg et al., 2016).

À première vue, elle peut sembler utile pour décider rapidement. Toutefois, elle appauvrit la richesse des situations vécues. En effet, elle nous pousse à chercher qui a raison plutôt qu’à comprendre ce que chacun·e vit et de quoi il ou elle a besoin.

Exemples de duos binaires

Catégorie

Duos binaires

Jugement moral/esthétique

bien / mal
bon / mauvais
beau / laid
gentil / méchant
généreux / égoïste

Vérité et savoir

vrai / faux
raison / tort
correct / incorrect
intelligent / ignorant

Normes sociales

normal / anormal
responsable / irresponsable
acceptable / inacceptable

Traits et attitudes

sensible / insensible
flexible / rigide

Résultats et performance

gagnant / perdant
performant / non performant
efficace / inefficace

De la dualité au dialogue

Ansi, quand nous utilisons ces opposés, nos échanges se bloquent et les besoins passent au second plan.

Exemple : dire « Tu as tort » enferme l’échange dans une logique de raison/tort. Reformulé en langage CNV, cela pourrait devenir :

« Quand j’entends une idée différente de la mienne, je me sens un peu bousculé·e, déstabilisé·e ... J’ai besoin de mieux comprendre. Est-ce que tu serais d’accord qu’on prenne un moment pour en discuter et clarifier ce qui compte pour chacun·e ? »

Sortir de la pensée binaire ne veut pas dire tout accepter ni renoncer à ses valeurs. Cela signifie reconnaître qu’il existe plusieurs perceptions possibles d’une même situation. Cette nuance peut aussi être précieuse avec les enfants : une situation peut avoir plusieurs sens, selon le moment, la fatigue, la routine, l’école ou les relations.Ce regard ouvre donc la possibilité de chercher ensemble des stratégies respectueuses des besoins de mutuels (Achard, 2020 ; Ansembourg et Corneau, 2020 ; Rosenberg et al., 2016).

Explorer la métaphore de la girafe et du chacal

Marshall Rosenberg utilisait souvent la métaphore de la girafe et du chacal pour illustrer deux manières d’entrer en relation.

  • La girafe 🦒 représente le langage du cœur et de l’ouverture : elle relie aux sentiments et aux besoins, en soi et chez les autres.
  • Le chacal 🐺 incarne le langage des jugements et de la fermeture : il exprime critiques ou reproches, souvent comme une tentative maladroite de faire reconnaître un besoin insatisfait.

Ces deux langages expriment des façons différentes de se relier à soi et aux autres. La girafe ouvre au lien, le chacal traduit nos jugements. Ils coexistent en chacun·e de nous et influencent notre manière de communiquer.

La girafe 🦒 (langage du cœur / ouverture)

Le chacal 🐺 (langage des jugements / fermeture)

A le plus grand cœur de tous les animaux terrestres → parle le langage des sentiments et des besoins → ouvre à la connexion

Grognements, reproches et critiques → langage des jugements → ferme la porte à la nuance

Observe sans évaluer → vision d’ensemble de la situation → ouverture à plusieurs perspectives

A une vision en tunnel → réduit la réalité à raison/tort, gagnant/perdant → fermeture du dialogue

Écoute avec empathie ses propres besoins et ceux des autres → ouverture au lien

S’accuse lui-même ou accuse les autres → exprime maladroitement des besoins insatisfaits → fermeture de l’écoute

Pose des questions pour décoder ce qui est dit (intérieur et extérieur) et prend sa part de responsabilités → ouverture à la collaboration

Cherche à imposer, exige ou entre en rapport de force → fermeture de la collaboration

Traduit les jugements (intérieurs et extérieurs) en besoins → crée du lien et de la clarté → ouverture au dialogue

Reste fixé sur le jugement ou le reproche → empêche de voir les besoins cachés → fermeture de la compréhension mutuelle

Cette métaphore nous invite à plus d’indulgence envers nous-mêmes et envers les autres. En effet, selon les situations, nous passons toutes et tous du langage girafe au langage chacal.

D’une part, le langage girafe soutient l’auto-empathie. Concrètement, il aide à accueillir ce qui se passe en soi, sans jugement, en écoutant nos pensées critiques avec curiosité. D’autre part, le langage chacal, souvent perçu comme négatif, n’est pas un adversaire que l’on doit faire taire ou disparaitre. Généralement, s’il devient envahissant, c’est parce qu’il essaie maladroitement d’attirer notre attention sur un besoin non satisfait.

Par exemple, lorsque nous nous disons : « Je suis nul·le », « Je n’y arriverai jamais », « Je n’aurais pas dû faire ça », ou encore « Je dois... », « Je ne devrais pas... », « Ce n’est pas correct... », c’est le chacal qui parle. Or, derrière ces jugements intérieurs se cachent bien souvent des besoins de confiance, de soutien ou de compréhension.

La girafe n’essaie donc pas de réduire le chacal au silence. Elle l’écoute comme, elle le ferait avec un ami en souffrance et lui répond avec bienveillance. Grâce à l’OSBD, elle traduit ces jugements en besoins et ouvre la voie à de nouvelles stratégies. Comme le disait Rosenberg, derrière chaque chacal se cache une girafe en devenir : un appel à être entendu·e, vue·e et à garder le lien.

Dialoguer avec son chacal intérieur : la girafe répond

Chacal intérieur : « Je n’y arriverai jamais. »
Girafe intérieure (OSBD) :

  • Observation : « Quand je pense à mes efforts récents... »
  • Sentiment : « ...je me sens découragé·e. »
  • Besoin : « J’ai besoin de soutien pour ce que j’ai déjà accompli et de confiance pour continuer. »
  • Demande : « Est-ce que je peux me rappeler que j’apprends pas à pas ? »

Chacal intérieur : « Je suis nul·le. »
Girafe intérieure (OSBD) :

  • Observation : « Quand je repense à cette situation... »
  • Sentiment : « ...je ressens de la honte. »
  • Besoin : « J’aurais besoin de compréhension et de soutien. »
  • Demande : « Puis-je demander à un ami de m’écouter sans jugement, ou m’accorder à moi-même un moment de bienveillance ? »

Chacal intérieur : « Je n’aurais pas dû faire ça. »
Girafe intérieure (OSBD) :

  • Observation : « Quand je repense à mon geste... »
  • Sentiment : « ...je me sens coupable et triste. »
  • Besoin : « J’ai besoin d’intégrité et de réparation. »
  • Demande : « Qu’est-ce que je pourrais faire pour prendre soin de la relation ou réparer ce qui est important pour moi ? »

En se pratiquant ainsi, on transforme le dialogue intérieur en un espace d’apprentissage et de clarté plutôt qu’en une lutte intérieure.

De petits gestes pour de grands changements

Vous pouvez essayer dès aujourd’hui. Choisissez un jugement intérieur que vous vous répétez souvent et transformez-le en langage girafe. Observez ce que cela change dans votre manière de vous parler et de vous sentir.

Et si vous le souhaitez, vous pouvez aussi partager une expérience de cette pratique dans lEspace témoignages. Vos mots, même sous pseudonyme, peuvent inspirer d’autres personnes à explorer la puissance de l’auto-empathie.

Références

Achard, N. (2020). La communication non violente: à l’usage de ceux qui veulent changer le monde. Marabout.

Ansembourg, Thomas. D. et Corneau, G. (2020). Cessez d’être gentil, soyez vrai  être avec les autres en restant soi-même (20e éd.). Les Éd. de l’Homme diff. Havas.

Max-Neef, M., Hevia, A. et Hopenhayn, M. (1989). Human scale development: An option for the future. Development Dialogue1, 7‑80. https://www.researchgate.net/publication/285755287_Human_scale_development_An_option_for_the_future

Rosenberg, M. B., Chopra, D., Gandi, A. et Rojzman, C. (2016). Les mots sont des fenêtres : ou des murs : introduction à la communication nonviolente [i.e. non violente] (3e éd. mise à jour, F. Baut-Carlier, trad.). Jouvence éditions.

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UN PETIT PAS À LA FOIS...

Aujourd’hui, quel jugement pourriez-vous transformer en observation concrète pour ouvrir davantage le dialogue ?

Mots-clés en lien avec l’article | CNV | communication consciente | communication non violente | écoute empathique | jugements et observations | langage chacal | langage girafe | observer sans juger | pensée binaire

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